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  • Patrick Gaudray
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  • Directeur de recherche au CNRS Engagé dans la réflexion éthique dans les sciences de la vie et de la santé, et passionné par le débat éthique.

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Mardi 22 mai 2012 2 22 /05 /Mai /2012 14:06

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Claude Turc-Carel expliquant les "translocations" chromosomiques

Bien que je ne l’aie pas revue depuis plusieurs années, en fait depuis mon départ de Nice pour la Touraine, j’ai toujours gardé une grande amitié et une admiration profonde pour Claude TURC-CAREL, Claudie pour certains de ses proches.

Comment parler d’une amie qui vient de nous quitter, comment définir une personne ? Dire qu’elle était professeure, dire qu’elle avait dirigé le service de génétique du CHU de Nice, … ?

Dire qu’elle était une merveilleuse cytogénéticienne[1] ?...

 

    Elle s’était fait connaître dès 1983 en étant la première à avoir découvert une anomalie caractéristique d’un type tumoral particulier, et particulièrement délicat à diagnostiquer : le sarcome d’Ewing. Cette anomalie était un échange de matériel chromosomique entre les chromosomes 11 et 22, on parle de « translocation », dont on a montré dans les années suivantes qu’elle conduisait à la création d’une protéine chimère aux propriétés nouvelles (et désastreuses).

    Toujours prête à utiliser les dernières innovations technologiques (sondes fluorescentes, peinture chromosomique, hybridation génomique comparative, …) pour affiner ses patientes observations d’aberrations chromosomiques dans les tumeurs solides, elle a su en montrer la spécificité à l’instar de ce que la cytogénétique des leucémies et lymphomes avait pu faire dans les modèles un peu plus simples.


    Lorsque nous nous sommes rencontrés, elle déchiffrait les altérations génomiques des tumeurs du tissu graisseux, les lipomes et les liposarcomes. Elle ouvrait un champ immense de recherches qui se poursuivent encore aujourd’hui, grâce, notamment aux élèves qu’elle avait formés.


    Un jour, dans une conférence Européenne de cytogénétique (au Portugal en 1992), elle devait donner une conférence sur la cytogénétique des tumeurs solides. Le président de séance, Jonathan Fletcher je crois, un célèbre pathologiste américain la présenta comme la « la Reine de la cytogénétique des tumeurs solides ». Et Claude, en arrivant au pupitre, commença son intervention en disant : « non, Jonathan, je n’en suis pas la reine, mais j’en suis la servante ».


    Médecin, Claude avait, bien sûr, le souci des patients, du diagnostic et de possibles retombées de ses travaux en vue d’améliorations thérapeutiques. Mais elle était une vraie scientifique, une véritable chercheuse, avec toute la rigueur et la passion de la Science. Dans une des nombreuses conférences qu’elle a données sur les altérations chromosomiques dans les tumeurs solides, elle disait : « Les altérations chromosomiques dans les cancers humains ont fait l'objet, ces dernières années, d'une intensive et fructueuse recherche dont l'impact sur la compréhension des mécanismes de la transformation cellulaire maligne a été tout à fait considérable. Parallèlement, il est aussi apparu que certaines de ces altérations pouvaient être utilisées à des fins cliniques, diagnostiques et pronostiques en particulier », distinguant bien les deux temps de la recherche : le fondamental et l’application médicale.

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    Mais Claude était également et surtout une femme remarquable, passionnée notamment de peinture, une amie sincère et fidèle que seule la maladie avait éloignée de nous, ou de certains d’entre nous. Je veux garder le souvenir de ces repas, sur la terrasse de ma maison d’alors, à Tourrette-Levens, où nous avons passé de délicieux et passionnants moments.


… Madame, très chère Claude, je te salue. Tu restes dans nos mémoires.




[1] La cytogénétique est l’étude des chromosomes. On parle de cytogénétique « classique » lorsqu’on colore les chromosomes non spécifiquement, mais de manière à pouvoir les reconnaître, et de cytogénétique « moléculaire » lorsqu’on utilise des méthodes dérivées de la biologie moléculaire, avec des sondes ADN spécifiques de certaines régions de ces chromosomes.

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Par Patrick Gaudray - Publié dans : Perso et divers
Dimanche 20 mai 2012 7 20 /05 /Mai /2012 17:15

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Dans les soixante engagements pour la France du candidat François Hollande, le mot de recherche scientifique n’est présent que deux fois en 23 pages, une fois pour dire que le crédit impôt-recherche sera rendu plus simple et plus accessibles aux PME et PMI, et une seconde fois pour simplifier « l’organisation du financement de la recherche, notamment pour que les chercheurs et les enseignants chercheurs puissent se consacrer à leurs véritables tâches ».


C’EST BIEN ! Mais un peu court, non ?


Le nouveau président s’en est peut-être rendu compte en adressant ses « premiers mots de président » au monde de l’éducation et de la recherche, en lui lançant un « Merci à toute la recherche ! ». Il dit vouloir placer la science, l’intelligence, la recherche, la volonté d’apprendre et de transmettre au sommet d’une « nouvelle hiérarchie de valeurs ».


J’ai vu une photographie du moment émouvant où il a déposé une gerbe à l’institut Curie. Il y avait là les petits enfants de Marie et Pierre Curie, Hélène Langevin-Joliot et Pierre Joliot. J’ai un peu côtoyé Pierre Joliot il y a quelques années, et j’espère que c’est auprès de personnes telles que lui que notre nouveau président prendra son inspiration en faveur de la recherche. Un fou de recherche fondamentale et un défenseur passionné du CNRS, enfin de ce qu’il était avant qu’on le mette à mal, ce pauvre CNRS !


Après ce discours, le Président et son Premier Ministre ont choisi Geneviève Fioraso, députée de l’Isère, comme ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche. Elle était en charge de l'innovation dans l'équipe de campagne de François Hollande ; dans le cadre du "Pacte productif" visant à soutenir la compétitivité en France.


C’EST BIEN ! Mais,…

Si l’on s’en réfère au manuel d'Oslo de l'OCDE l’innovation est définie comme « la mise au point/commercialisation d’un produit plus performant dans le but de fournir au consommateur des services objectivement nouveaux ou améliorés ». Ça manque un peu de recherche fondamentale dans tout ceci, non ?


On va me dire, une fois encore (!!!), que je fais un procès d’intention. Il n’en n’est rien. Je garde confiance car je reste plutôt optimiste, mais je suis inquiet à cause d’un petit fond de réalisme qui subsiste. « Chat échaudé craint l’eau froide » dit la sagesse populaire… Et échaudé je suis, après un trop long temps de "sarkopécresseries".


C’est le sens du message que je me suis permis d’adresser à ma nouvelle Ministre de tutelle :

(…) Chercheur au CNRS depuis plus de trente cinq ans, je connais, assez bien je crois, la fragilité de notre édifice de recherche publique, et je sais combien il a souffert de la gouvernance de ces dernières années. Nous sommes, je pense, nombreux, à espérer que vous saurez et pourrez rétablir une dynamique et un équilibre dans le monde académique de la recherche scientifique.

Il est dans l'air du temps d'associer deux termes qui certes sont liés, mais sont distincts : recherche et innovation, et ainsi d'abonder la confusion entre science et applications de la science. Permettez-moi de formuler le vœux que votre  ministère ne tombe pas dans ces travers, et que, grâce à votre action future, la recherche de la connaissance, la science dite fondamentale, retrouve un soutien fort pour que les chercheurs retrouvent l'immense bonheur de pouvoir œuvrer pour elle et lui livrer toute leur passion.


 

NB : Je ne semble pas le seul à avoir quelques craintes sur l’avenir de la recherche scientifique, et à vouloir maintenir une grande vigilance sur ce qui sera effectivement fait pour sauver ce qui peut l’être encore. On peut utilement lire ICI un intéressant article sur le blog de Médiapart, accompagné de commentaires non moins intéressants.

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Par Patrick Gaudray - Publié dans : "Politique scientifique"
Lundi 30 avril 2012 1 30 /04 /Avr /2012 10:00

 

Erwin Chargaff, grand biochimiste, a dit "Si des oratorios pouvaient tuer, le Pentagone aurait depuis longtemps soutenu la recherche musicale". Il serait donc commun, dans les vrais cercles de pouvoir, de justifier les moyens par la fin.

Il est non moins commun d'éviter le questionnement éthique lorsque des enjeux plus importants (?!), tels qu'économiques et financiers, sont concernés. Il est enfin plus "facile" d'isoler des objectifs techniquement réalisables que de les mettre en perspective et de considérer en quoi et comment ils affectent globalement notre futur, immédiat ou à long terme.


Certes, on n'en est plus au "Manhattan project", ni même à la guerre des étoiles. On a, espérons nous (?), dépassé l'eugénisme triomphant des "démocraties" occidentales du début du vingtième siècle. Mais on est aujourd'hui dans "le monde selon Monsanto"[1], dans la séquence de l'ADN à la portée de tous (ou presque…), dans "la mort de la mort"[2].


Mais attention, comme les trains, une technologie peut en cacher une autre.


C'est un peu ce que la mythologie grecque a tenté de nous enseigner au travers de l'histoire du technologue absolu, j'ai nommé Dédale. Pas plus que ceux à qui il sert de modèle aujourd'hui, il ne semble s'être posé des questions de sens, il ne s'est interrogé sur la charge éthique de ses actions. Pour prendre la dimension du vertige technologique auquel il reste attaché, et qui a été souligné par beaucoup d'autres avant moi, que ce soit pour le louer ou pour le condamner, il suffit de résumer son histoire en quelques lignes.


Pardon d'avance aux scientifiques et technologues qui pourraient se reconnaître dans les lignes qui suivent. Il s'agit d'une fiction, et toute ressemblance avec …


Dédale Casa dei Vettii Dédale, un excellent ingénieur, avait pris son neveu Talos comme apprenti. Hélas pour ce dernier, l'élève a su dépasser le maître, et ses inventions (on lui attribue la scie, le compas et le tour de potier) rendirent Dédale jaloux. Au point de se faire précipiter par Tonton du haut de l'Acro pole.

Après le meurtre de son neveu, Dédale trouva refuge en Crète à la cour du roi Minos. Pasiphaé la reine femme de Minos, à la suite d'une sombre histoire entre hommes et dieux, fut rendue amoureuse du taureau blanc avec lequel elle eut un désir d'enfant. Elle demanda donc à Dédale d'imaginer un stratagème pour qu'elle puisse s'accoupler avec le taureau...  L'AMP était née !


 Dédale, toujours à l'affût de solutions techniques pour résoudre n'importe quel type de problème, va donc créer un leurre, une ravissante génisse en bois recouverte de peau dans laquelle Pasiphaé s'installe pour s'accoupler avec le taureau. De cette liaison contre nature naîtra le Minotaure, hybride monstrueux. Son corps était celui d’un homme et sa tête celle d’un taureau. Mino s fut bien sûr furieux de voir sa femme accoucher de cette créature, mais il ne pouvait souhaiter sa mort (encore pour des histoires entre les hommes et les dieux). Il demanda donc à son technologue favori d'imaginer une solution au problème. Dédale construira ainsi le labyrinthe dans lequel on enfermera à jamais le Minotaure. Quiconque y pénétrait ne pouvait en sortir.

 

ILabyrinthel suffisait juste d'alimenter l'appétit du monstre en lui livrant quelques jeunes femmes et hommes à manger. C'est ainsi que, vainqueur d'Athènes, Minos exigea de la ville dont Thésée était le roi qu'elle envoie sept jeunes gens et sept jeunes filles pour nourrir le Minotaure. Thésée, voulant arrêter ce carnage se rendit en Crète afin de tuer le monstre. Mais comment ressortir vivant du labyrinthe ? C'est le défi auquel Minos soumit Thésée.


C'est encore Dédale, sollicité par la princesse Ariane, fille de Minos, tombée amoureuse de Thésée, qui va trouver la solution technique : dérouler un fil de laine pour lui permettre de retrouver la sortie. Le fil d'Ariane… Ainsi, Thésée se rendit dans le labyrinthe, tua le Minotaure, ressortit sauf du labyrinthe et se sauva en mer pour retourner chez lui, à Athènes, et sans Ariane.

Minos ayant perdu son pari avec Thésée et furieux de l'affront fait à sa fille, chercha un coupable et fit enfermer Dédale et son fils Icare dans le labyrinthe. Ne pouvant en sortir sans le fameux fil pour le guider, Dédale dut, une fois encore imaginer une solution, technique toujours. Il confectionna des ailes avec de la cire et des plumes afin de quitter le labyrinthe par la voie des airs. On connaît l'histoire d'Icare qui, désirant se rapprocher du soleil, oublia le conseil de son père de ne pas monter trop haut dans le ciel. La cire des ailes fondit, et Icare fut précipité dans la mer.

Dédale trouva refuge en Sicile auprès du roi Cocalos. Rendu furieux par cette fuite, Minos décida de retrouver Dédale. Pour y parvenir il utilisa la ruse. Il eut l'idée de lancer un défi que seul un homme comme Dédale pouvait réussir, et auquel il ne saurait résister (il suffit souvent de flatter l'ego des technoscientifiques pour en obtenir ce qu'on veut,… Encore aujourd'hui, non ?). Il promit une forte récompense à celui qui réussirait à faire parvenir un fil au bout de l'orifice d'une coquille d'escargot. Pour relever le défi, Dédale eut l'idée d'accrocher le fil à la patte d'une fourmi qui se faufila ensuite au fond de la coquille.

Sachant que quelqu'un avait réussi le défi en Sicile, Minos sut qu'il s'agissait de Dédale, et donc où le trouver.


Il y a plusieurs fins à cette histoire, ou plutôt, il n'y en a pas puisqu'elle se poursuit encore aujourd'hui…



[1] Robin, M.-M., (2008), Le monde selon Monsanto. De la dioxine aux OGM, une multinationale  qui  vous veut du bien, La Découverte - Arte Editions, Paris.

[2]  Alexandre L., (2011), La mort de la mort, Editions JC Lattès.

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Par Patrick Gaudray - Publié dans : Génétique et éthique sans gène
Mercredi 25 avril 2012 3 25 /04 /Avr /2012 12:00

 

Le président-candidat fait organiser un rassemblement le 1er mai pour célébrer le "vrai travail". Il déclenche ainsi plus une polémique qu'un débat sur ce qu'est le travail aujourd'hui. L'idée d'opposer le "vrai travail" à "l'assistanat" n'est pas nouvelle. Pour autant, aucun des deux termes n'est vraiment défini. Il est donc difficile d'en parler, et donc délicat de répondre au débat de Newsring.fr sur le thème "le "faux" travail existe-t-il?"


En 1988, la création du RMI avait confronté, au moins dans les cercles politico-médiatiques, assistanat et solidarité, semblant indiquer, contre toute logique, une opposition entre les deux mots. En fait, le soi-disant assistanat est une forme bien imparfaite d'aide aux personnes au nom de la solidarité nationale.

Si le travail est une valeur (au moins, je le crois), l'assistanat est un refuge. Opposer les deux revient à essayer de faire croire que le travail n'est ni un droit ni un devoir, mais un choix, ce qui, au vu du nombre de chômeurs dans notre pays, relève de la supercherie.


Mais alors, ce travail, que peut-on en dire ?...

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L'étymologie du mot TRAVAIL nous renvoie à la notion d'immobilisation (qui reste dans le "travail" pour ferrer les chevaux difficiles), puis de douleur (travail en obstétrique). Le travail est donc à la fois une contrainte et une peine (ne parle-t-on pas d'un travail de forçat ?).

Se lever le matin pour pointer à Pôle Emploi est donc un travail dans ce sens.

 

En physique, le TRAVAIL est l'énergie fournie par une force lorsque son point d'application se déplace, qu'on peut donc estimer comme le produit de l'intensité de cette force par la distance parcourue.

Quelle que soit l'intensité de la force ou de la frénésie à tenter d'y faire croire, si elle ne mène nulle part, le travail est nul, et n'existe donc pas.


Il y a tellement de définitions du mot TRAVAIL !!! J'ai regardé sur Wikipedia, j'ai été terrorisé par le nombre d'entrées sur ce mot, et j'ai vite refermé la page quand j'ai pu constater que "FAUX TRAVAIL" n'y était pas.

Peut-être alors cela signifie-t-il que cela n'existe pas ?


Fonctionnaire de la République, j'ai souvent entendu dire que, chercheur, je ne faisais pas un "vrai" travail, que j'étais un fainéant, même lorsque je "travaillais" plus de soixante heures par semaine, que j'étais improductif puisque je ne produisais que de la connaissance. Si souvent que je préfère porter un regard amusé sur les élucubrations démagogiques que nous assènent les politiques en place.


Ce serait effectivement drôle si cela ne blessait pas autant de personnes. Et, pour moi, la PERSONNE est plus importante que son travail.


(Contribution personnelle au débat de Newsring.fr sous le titre La personne est plus importante que son travail)

 

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Par Patrick Gaudray
Jeudi 1 mars 2012 4 01 /03 /Mars /2012 18:00

Les Temps modernes Je viens de participer à un débat sur la question : "faut-il condamner le transhumanisme ?" sur le site Newsring.fr. En lisant les différentes contributions à ce débat, j'ai retiré deux impressions majeures.


La première est que, comme je l'ai écrit, nous sommes dans le monde des Bisounours. On nous dit que tout va bien, tout est fait et pensé pour le meilleur de l'humanité, et pour le bien de tous les hommes : le transhumanisme ne vise pas au dépassement mais à "l'approfondissement de la dimension humaine" accessible à tous, et "pas seulement à ceux qui ont la chance de vivre dans une société opulente"[1]. L'accès à tous me semble relever de la perspective à très, très long terme, dans un monde où plus d'un milliard de personnes sont confrontés au manque de nourriture et d'eau, un monde dans lequel des enfants meurent encore de la rougeole. Le "meilleur de l'humanité" me semble relever plus de la justice sociale et économique que du transhumanisme, ou même de la médecine[2].

 

La seconde est que toute cette révolution technoscientifique qu'on nous promet est inéluctable, et qu'il est donc vain de s'y opposer (c'est notamment ce que j'ai compris de la position de Laurent Alexandre dans son libre "la mort de la mort"). Les mêmes qui défendent ceci prônent le débat démocratique : mais quel débat si cette évolution est inexorable ? Jean-Michel Besnier, philosophe qui participait également au débat sur Newsring, souligne la peur, légitime semble-t-il, que cette technoscience transforme fondamentalement ce que nous sommes, sans nous avoir donné la possibilité et les moyens d'exprimer si "nous aimons ou pas l'humanité telle que nous la connaissons". Personnellement, je perçois le transhumanisme comme un mouvement qui conceptualise ce mouvement de transformation pour nous faire croire et peut-être admettre qu'il est inéluctable.


Parallèlement, on enferme les sceptiques du transhumanisme dans le clan des "bioconservateurs", une forme de querelle des anciens et des modernes généralisée dans laquelle ceux, auxquels j'appartient, qui ne sont pas séduits par le transhumanisme sont catalogués de freins à la science !? Une fois de plus, on nous enferme dans un amalgame entre science et technique, et, ainsi que le dit Henri Atlan, "la technique va plus vite que la science".

Günther Anders, qui a envisagé, et dénoncé la transformation radicale de l'homme à partir de normes imposées par la technique, disait, certes sur un autre sujet que le transhumanisme : "Par le biais de notre technologie, nous nous sommes nous-mêmes placés dans une situation dans laquelle nous ne pouvons plus concevoir (vorstellen)ce que nous pouvons produire (herstellen) et faire (anstellen). Que signifie donc ce décalage entre conception et production ? Cela signifie que, dans une acception nouvelle et terrible, nous ne savons plus ce que nous faisons, que nous avons atteint la limite de toute responsabilité."


Doit-on placer la performance maximale de l’individu au rang de valeur suprême, de norme de fonctionnement sociétal ? Et ces normes de "qualité" sur lesquelles les transhumanistes et autres technologues se vantent de pouvoir se fonder pour "améliorer" l'espèce humaine, qui les fixe ?

 



[2] Lire, à ce sujet, le rapport de Michael Marmot, intitulé "Fair society, healthy lives", sur : Social Determinants of Health (CSDH), the Strategic Review of Health Inequalities in England post 2010 (Marmot Review)

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Par Patrick Gaudray - Publié dans : Génétique et éthique sans gène
 
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