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17 mai 2013 5 17 /05 /mai /2013 17:01
Apprendre à lire

Dans une tribune (dite libre) publiée par le journal La Croix du 14 mai 2013, Jean-Marie Le Méné, président de la fondation Jérôme - Lejeune illustre que l’apprentissage de la lecture pose définitivement un problème dans notre bon pays. En effet, ne pouvant imaginer que cet article relève de la mauvaise foi, voire pire, et ayant eu l’occasion de lire d’autres coupures de presse sur le rendu du dernier avis en date du CCNE[*], j’en suis arrivé à la conclusion qu’il y avait, au sujet de cet avis (comme d’autres avant lui, d’ailleurs), un réel problème de lecture si tant est que cet exercice inclue la compréhension de ce qu’on lit (voir l’article précédent sur ce blog).

Ainsi, d’après le texte lu dans La Croix, le Comité consultatif national d'éthique aurait « donné le feu vert au nouveau test visant à parfaire l'éradication de la trisomie… et donc des trisomiques ». Rappelons-le, Le CCNE n'a pas émis un avis sur le dépistage de la trisomie 21, mais sur les tests génétiques fœtaux sur sang maternel, parmi lesquels se trouve celui de dépistage de la trisomie 21. Le CCNE a émis un avis éthique, non pas technique, dans lequel il pose de nombreuses questions (éthiques) sur ce que nous devrons collectivement décider quant à l'utilisation de ces tests. Donc, résumer notre avis au prétendu avis favorable que nous aurions donné à un test particulier me semble très réducteur.

 

Il n’est pas dans les attributions, les missions du CCNE d’autoriser ou d’interdire, et donc de colorer un quelconque feu de vert, orange ou rouge. L’éthique, la réflexion éthique n’est pas de cet ordre. Mais cela, M. Le Méné ne semble pas le savoir lorsqu’il croit percevoir dans l’avis du comité un « reniement ». Contrairement aux opinions toutes faites et aux oukases de certains lobbys, l’éthique est incarnée, elle est présente dans son époque. Servirait-elle à quelque chose si elle refusait de voir et de comprendre que nous n’en sommes plus à un temps où la faiblesse de la technique (technique qui, rappelons-le existe en dehors de toute considération éthique) nous dispensait de réfléchir à - et sur ses conséquences.

 

Nous n’en sommes plus à un temps où la réponse à l’extension de l’épidémie de SIDA pouvait, aux dires du même genre de personnage, être enrayée par l’abstinence sexuelle. Et nous aurons beau trépigner sur le mode « je ne veux pas, je ne veux pas… », les problèmes éthiques posés par l’évolution des techniques en sciences de la vie n’en finiront pas de nous déstabiliser, de nous mettre en danger devant nos possibles certitudes.

 

Nous ne sommes plus à une époque où l’argument religieux était fondamental, définitif parce qu’accepté par une immense majorité. Désolé pour ceux qui, aujourd’hui encore, le déplorent. Il existe une alternative qui est de pousser plus loin, aussi loin que possible, la réflexion sur les causes et les motivations génératrices de dérives, d’en révéler le poids, et de donner à la société des hommes le choix de valeurs qu’elle souhaiterait porter si on lui en donnait l’opportunité. L’éthique, la bioéthique doit se faire débat, confrontation d’opinions, de convictions.

 

Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, dit Talleyrand (1754 - 1838) aurait pu opposer aux outrances de cette tribune (dite libre) son célèbre « Tout ce qui est excessif est insignifiant ». Ceci s'appliquerait particulièrement à la sentence suivante de JM Le Méné : "en acceptant la disparition des trisomiques, le Comité accepte sa propre disparition". Comme si le CCNE « acceptait », de quelque manière que ce soit, la disparition des trisomiques (il écrit l’inverse et appelle à l’accueil et l’accompagnement réel des personnes handicapées)… Comme si le CCNE n’acceptait pas l'idée de sa propre disparition lorsque la société se sera aproprié le questionnement éthique (c’est son premier président Jean Bernard qui le disait). Pas lorsque M. Le Méné l’aura décidé.

 

Dans le galimatias de cette tribune (dite libre), on peut néanmoins relever une phrase intéressante : « Il est singulier que cet avis n'ait entraîné aucune opinion dissidente ». Ce n’est pas simplement singulier, c’est intéressant à noter. Cela peut sans doute montrer que, contrairement à une phrase trop souvent entendue, le CCNE n’est pas le comité des quarante sages, mais bien plutôt le comité sage des quarante[**]. Ainsi, à l’opposé de M. Le Méné, je ne tire de cette absence d’opinion dissidente aucune conclusion sur un prétendu manque de liberté d’esprit des membres du CCNE, au contraire. N’importe qui ayant eu la chance de participer aux travaux du comité a toujours été frappé par cette liberté d’esprit qui se traduit dans une liberté de parole, et donc une grande écoute aux autres. On en trouve, d’ailleurs, un brillant témoignage dans le livre « la bioéthique, pour quoi faire ? » que le CCNE vient de sortir aux PUF pour son trentième anniversaire.

 

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[*] CCNE, avis n°120 : Questions éthiques associées au développement des tests génétiques fœtaux sur sang maternel. Avis rendu public le 25 avril 2013, téléchargeable ICI.

[**] La sagesse n'est que rarement un bien individuel. Elle naît de la confrontation des opinions et avis, et de leur mise en commun dans l'écoute attentive de l'autre... Et c'est le cas au sein du CCNE.

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