Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
12 novembre 2013 2 12 /11 /novembre /2013 18:00

Je suis vraiment nul en Français ! Il m’a fallu arriver à un âge avancé pour enfin regarder de plus près la définition de cette innovation dont on nous rebat les oreilles, au moins à nous, scientifiques. Donc, il y a peu, je suis allé consulter le « trésor de la langue française », le TLF pour savoir ce qu’était innover. Il s’agit donc d’Introduire du neuf dans quelque chose qui a un caractère bien établi. Comme l’aurait dit Raymond Souplex dans les cinq dernières minutes, « bon sang, mais c’est bien sûr ! », il ne s’agit pas de créer de la nouveauté, mais d’en introduire dans quelque chose qui existe déjà. Donc, Francis Picabia avait raison lorsqu’il disait : « le nouveau, toujours le nouveau, mais c’est vieux comme le monde ! ».

 

En fait, peut-être qu’un des problèmes de l’innovation, c’est le sens, dit rare et littéraire, que le TLF nous donne du verbe innover : être le premier à faire, à utiliser quelque chose. Cela replace la nouveauté dans une perspective de compétition, nos énarques parlent d’élitisme !

Innover, générer de la nouveauté

C’est donc avec l’esprit en éveil que je suis tombé sur un article du journal scientifique en ligne BMC Biology (2013 ; 11 :110). Il s’agit, en fait, d’une interview de Marc Kirschner dont le titre est Beyond Darwin: evolvability and the generation of novelty (Au-delà de Darwin : l’évolutivité et la genèse de la nouveauté).

 

A part quelques esprits chagrins et un bon nombre de personnes qui n’ont pas beaucoup d’esprit, l’évolution des espèces grâce au moteur de la sélection naturelle est une théorie (au sens scientifique, et donc noble du terme) très largement admise et encore très étudiée.

Dans un ouvrage qu’il a signé avec John Gerhart en 2005 (The plausibility of life: resolving Darwin’s dilemma), Kirschner écrit : « Les 150 dernières années ont vu Darwin avoir raison et Darwin avoir tort, Darwin mis en doute, Darwin ignoré; Darwin diabolisé, et Darwin idolâtré, mais à la fin nous pouvons avoir la vraie valeur de son œuvre. Il a apporté une idée transcendante unique, celle de variation et sélection, et il a démontré cette idée grâce à une observation minutieuse et approfondie. Cette science est la plus simple à comprendre, on pourrait même dire que c'est la science à l'état pur. »

Le dilemme de Darwin est présenté comme sa perplexité devant la difficulté d’aborder la genèse de la nouveauté sur laquelle les mécanismes de l’évolution qu’il avait si bien compris pouvaient dérouler leur mécanique. Variation et sélection, certes, mais comment expliquer la variabilité ? La génétique a apporté beaucoup, dans la période post Darwinienne pour expliquer l’héritabilité de petites variations, de modifications génétiques. Mais, comme le soulignent Gerhart et Kirschner, « Ce qui a échappé aux biologistes est sans doute le plus important : comment de petits changements génétiques aléatoires peuvent-ils être convertis en innovations complexes et utiles ? » La complexité de la biologie, c’est que l’évolutivité, en amont de l’évolution, reste, de manière générale, compatible avec les fonctions existant aujourd’hui. Ainsi, l’évolution qui, au cours des âges, a fait disparaître nombre des espèces qu’elle s’était pourtant acharnée à faire venir à la vie, n’a finalement pas fait disparaître les principales fonctions qui leur permettaient de vivre et de se reproduire. Et cela, les systèmes humains, mécaniques en particulier, ne sont pas capable de le faire, eux qui, soumis à de minimes changements aléatoire, soit ne serons pas affectés du tout, soit en seront détruits.

 

Et là, nous en arrivons à un autre évolutionniste, généticien de surcroît, Jack Haldane qui disait : « Aujourd’hui, je soupçonne personnellement que l’univers n’est pas simplement plus bizarre que nous supposons, mais plus bizarre que nous pouvons même le soupçonner » (J.B.S. Haldane, Possible Worlds, 1927).

 

Marc Kirschner, qui pense que l’évolution darwinienne est sans doute un excellent mécanisme pour « améliorer » les choses, mais pas pour créer de la nouveauté, m’est sympathique également pour le parallèle qu’il trace entre ce constat et le soutien indéfectible qu’il apporte à la recherche non finalisée, dite parfois « fondamentale » (mais n’employez pas ce mot désuet si vous ne voulez pas passer pour un vieux schnock). Dans un éditorial de la revue Science du 14 juin 2013, il écrit : « On peut être en mesure de reconnaître la bonne science quand elle arrive, mais la science significative ne peut être vue que dans le rétroviseur. (…) Ce qui est maintenant promu comme science à fort impact est généralement une extension étroite de modèles expérimentaux existants dans un programme axé sur un ensemble d'objectifs réalisables. Les nouvelles orientations floues susceptibles d'échouer, mais qui pourraient aussi ouvrir de nouvelles questions essentielles, sont souvent rejetées comme trop spéculatives et à faible impact. Et dans les sciences biomédicales, il y a une tendance croissante à assimiler la significativité de la science à n’importe quel type de pertinence médicale ».

 

Il ajoute : « En science, plus vite, mieux et moins cher ne sont pas aussi important que conceptuel, nouveau et minutieux ».

 

Alors, la lecture de Marc Kirschner n’est peut-être pas de la même élévation intellectuelle que celle du grand Charles (Darwin, bien sûr…), mais elle serait très profitable à celles et ceux qui nous gouvernent, que ce soit aux NIH américains, à la commission européenne, ou au ministère de l’enseignement supérieur et de la recherche.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Patrick Gaudray
  • Le blog de Patrick Gaudray
  • : Recueil de billets d'humeurs ainsi que des opinions personnelles sur la vie de la recherche scientifique en général, et du CNRS ou des sciences de la vie en particulier.
  • Contact

Recherche