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6 juin 2012 3 06 /06 /juin /2012 14:00

Manipulation cellulaire

  Dans un article récent de la très sérieuse revue « Trends in Molecular Medicine » (Volume 18, Issue 6, June 2012, pages 299–303), trois chercheurs de l’Institut Weizmann pour la Science de Rehovot, en Israel (Ido Goldstein, Shalom Madar et Varda Rotter) proposent une analyse critique intéressante des fondements théoriques actuels de la recherche en cancérologie. L’article est intitulé : « Cancer research, a field on the verge of a paradigm shift? » (la recherche sur le cancer, un champ sur le point de changer de paradigme ?).


Dans cet article, les auteurs analysent la naissance et la propagation du paradigme [1] de la recherche sur le cancer. Son cadre théorique est fondé sur deux grands principes.

Le premier est que le cancer évolue de manière progressive, chaque modification conduisant les cellules vers un état plus malin. Dans la mesure où les tumeurs cancéreuses se développent progressivement, souvent lentement, il était logique de chercher à définir des étapes dans leur progression vers toujours plus de malignité. Peter Nowell, en 1976, a proposé un modèle de progression par étapes définies sur les plans moléculaire et cellulaire, et une évolution des cancers par l’apparition de clones cellulaire présentant un avantage sélectif important par rapport à ceux existant à un instant donné. Bert Vogelstein a étendu cette proposition et a décrit précisément les étapes qui conduisent du polype au cancer colorectal métastatique.

Le second postule que, pour guérir le cancer, nous devons cibler uniquement des propriétés caractéristiques des cellules cancéreuses. Au début du XXe siècle, Paul Ehrlich a posé le concept qui était que des composés chimiques peuvent être synthétisés pour cibler spécifiquement les agents pathogènes sans affecter les tissus sains. Une idée simple, que certains ont longtemps résumé sous le titre accrocheur de « magic bullet », la balle magique tuant le pathologique sans dommage collatéral. C’est ce principe qui a été brillamment illustré par Alexander Fleming en 1928 avec la découverte de pénicilline. Il a été utilisé en cancérologie à partir des années 1940, la tumeur cancéreuse représentant le pathogène ciblé par d’éventuelles « balles magiques ». Une première propriété des cellules tumorales qui ait été ciblée était leur grande capacité de se diviser, au contraire de la majorité des cellules de l’organisme adulte qui sont en état d’arrêt de croissance. Le but était ainsi de tuer tout ce qui se multiplie, au risque avéré de tuer le porteur de la tumeur.


L’élégance intellectuelle et l’apparente simplicité de ce cadre théorique ont forcé son acceptation assez générale, sa mise en application. Mais si certains cancers, comme certaines leucémies, les lymphomes de Hodgkin, certains cancers du sein, etc…, ont constitué de très bons modèles de ce paradigme et ont plutôt bien répondu à son application thérapeutique, force est d’admettre la modestie des succès auxquels il a conduits. Les auteurs considèrent que ce paradigme actuel est en crise et que le domaine scientifique gagnerait à intégrer les théories extérieures aux modes de pensée actuelle, avec l'espoir de progrès plus rapide et d’une diminution significative des décès liés au cancer.


Certains ont pensé qu’il était possible de s’évader de ce paradigme par les thérapeutiques dites ciblées. Connaissant aujourd’hui mieux la biologie de la tumeur et de ses altérations génétiques, et pouvant désormais prévoir un accès généralisé au « fonds » génétique individuel du patient et de sa tumeur, la « balle magique » pourrait devenir plus petite, plus sélective et plus percutante en minimisant les effets indésirables, les dommages collatéraux. On a pu ainsi mettre au point une thérapeutique ciblée de la leucémie myéloïde chronique, par exemple. On a fait de ces thérapies ciblées un nouvel Eldorado de la cancérologie moderne, une révolution thérapeutique, alors que, d’après Ido Goldstein, Shalom Madar et Varda Rotter, il ne s’agit que d’une évolution qui entre tout à fait dans le cadre des deux principes énoncés plus haut.


Ce que l’on peut regretter un peu, chez ces auteurs, c’est qu’en face d’une analyse critique fine et sans complaisance de la situation actuelle, ils ne nous proposent pas beaucoup de pistes pour « changer de paradigme ». Ils évoquent une approche interdisciplinaire intégrant des théories complémentaires plus qu’alternatives, telles que la prise en compte du microenvironnement tumoral (Paget, 1889), de l’inflammation (Virchow, 1863), la prévention, ou la reconnaissance des cancers en tant que maladies chroniques qu’il vaudrait mieux tenter de contrôler que de vouloir éradiquer (surtout si le succès est mitigé).

Mais il est certain qu’à moins de découvertes (au moins une !) en rupture avec les connaissances actuelles sur la biologie et la physiologie des cancers, nous continuerons encore un moment d’ajouter des éléments nouveaux, ou, de manière moderne, des éléments anciens pour alimenter un paradigme, certes en crise, mais qui continue de sauver des vies.


Et c’est ce qu’on demande…

 


1 Paradigme : Conception théorique dominante ayant cours à une certaine époque dans une communauté scientifique donnée, qui fonde les types d'explication envisageables, et les types de faits à découvrir dans une science donnée.  (Trésor de la Langue Française)

 

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commentaires

Clovis Simard 16/08/2012 19:41


Blog(fermaton.over-blog.com),No-22. - THÉORÈME OMÉGA.- La Science des Sciences.

Clovis Simard 20/06/2012 13:02


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