Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 janvier 2012 3 18 /01 /janvier /2012 22:10

VirusGrippe creditPhoto EFPIA Photo libre de droitLa responsabilité de la science devant la société, et particulièrement celle des sciences du vivant et de la santé, représente un enjeu éthique majeur en ce qu'elle affecte profondément notre environnement, et notre vie elle-même. François Jacob écrivait en 1997, dans la souris, la mouche et l'homme : "Nous sommes un redoutable mélange d'acides nucléiques et de souvenirs, de désirs et de protéines. Le siècle qui se termine (le 20ème) s'est beaucoup occupé d'acides nucléiques et de protéines. Le suivant (le nôtre) va se concentrer sur les souvenirs et les désirs. Saura-t-il résoudre de telles questions ?". On peut, sans doute, que la "biologisation" et la "généticisation" sans précédent du discours social nous entraine plus vers la techno-biologie que vers les désirs, les souvenirs et les rêves.


Les principes fondateurs du progrès technique, tels qu'ils ont été posés, par exemple, par Francis Bacon au 17ème siècle[1], sont d'un ordre libérateur : libérer l'homme de la maladie, de la faim, de la misère. Mais ils laissent aujourd'hui place à une aliénation, une emprise démesurée de la technique sur la vie même de l'homme, jusqu'à lui faire ressentir une forme d'infériorité vis à vis de la soi-disant perfection de la chose fabriquée. Ce que Günther Anders qualifie, je crois, de honte prométhéenne. Cette aliénation est définie par Hannah Arendt comme un pur rapport utilitaire, fonctionnel, soustrait au questionnement de sens, aux raisons de vivre, au souci du monde et d’autrui. Cela se résume à cette règle d’or : tout ce qui est réalisable doit être fait. Au point que l’être humain devient lui-même une « chose » manipulable.

Il est un fait établi que les applications de la science font peur. Elles font peur et elles fascinent… Et, paradoxalement, leur déclinaison technologique rassure autant qu'elle inquiète. Il y a, en effet, un côté "rassurant" dans un acte médical technique. On a l'impression que la technique possède ce je ne sais quoi d'objectif qui nous mettrait à l'abri de l'erreur humaine ! Elle inquiète, mais donne à certains l'espoir, l'appétence de la réalisation de fantasmes ancestraux, comme celui de l’enfant parfait, voire de la soi-disant amélioration de l’espèce humaine. Ils voudraient, en effet, utiliser ce que d’aucuns appellent l’alphabet génétique pour "réécrire le monde (…), quitte à transgresser toutes les frontières pour multiplier les nouvelles formes de vivant, voire à disloquer les limites entre le vivant et l’inerte, comme l’annoncent déjà les chantres du cyborg.", ainsi que l’écrivait Louise Vandelac en 2001 dans Menace sur l’espèce humaine... ou démocratiser le génie génétique.

C'est dans ce cadre que la société a besoin de refonder ses liens avec le monde de l’innovation. Ceci dépend grandement de l’état du dialogue entre scientifiques et non-scientifiques. Pour que les questions scientifiques et médicales concourent à l'élaboration de choix sociétaux conduisant des progrès pour l'homme, il est nécessaire de donner à tout citoyen une information plurielle et critique sur ces questions.

La biologie de synthèse représente un aspect très novateur et dynamique de la biologie moderne, à l’interface entre science et technologie. Elle vise à concevoir et construire de nouvelles entités biologiques ou remodeler les formes de vie existantes. Certains y voient le dessein de faire de la biologie une science de l'ingénieur qui prétend à la compréhension fondamentale de la biologie en la construisant plutôt qu'en l'observant.

La biologie de synthèse se situe au cœur des biotechnologies, dont il faut rappeler qu'elles ont été définies non par des scientifiques, mais par  l'OCDE. Elles sont ainsi "l'application des principes scientifiques et de l'ingénierie à la transformation de matériaux par des agents biologiques pour produire des biens et des services", rappelant ainsi que les bases conceptuelles des technosciences sont purement utilitaires, fonctionnelles, voire mercantiles, et qu'elles apparaissent biaiser la notion de progrès en la découplant des questionnements de sens, en la déshumanisant.

La biologie de synthèse est donc dès à présent l’objet de nombreuses convoitises et d’attentions particulières dans le cadre des stratégies nationales et internationales de recherche scientifique et technique, d’innovation et donc de gouvernement. Le président des Etats-Unis n’en n’a-t-il pas fait une priorité de réflexion de sa Commission de bioéthique ? Et la Commission Européenne n'est pas en reste puisqu'elle a fait travailler ce même sujet par son groupe de réflexion éthique, l'EGE. La biologie de synthèse est un champ nouveau qui attise discussions et controverses tant sur les possibilités réelles qu’elle ouvre que sur ses implications dans la réémergence de questionnements sociétaux, économiques et surtout éthiques qui, certes, ne sont pas nouveaux, mais se posent de manières inédites.

D’un point de vue scientifique, les sujets premiers de la biologie de synthèse ne concernent pas directement l’humain. Mais on peut penser qu'elle aura des répercussions majeures sur la vie humaine et le futur de nos sociétés.

Il est quelque peu paradoxal qu'à l'heure où le développement de la biologie des systèmes tente de rompre avec le réductionnisme moléculaire, et veut nous faire aborder la complexité biologique, la biologie de synthèse pourrait paraitre nous ramener à un déterminisme du tout génétique. Sous cette coupe déterministe, la liberté de nos choix de vie serait à la fois bridée et soumise à des normes définies par les "généticiens" de sociétés telles que 23&Me ou "Gattaca".

Et il ne faut pas oublier que nous sommes beaucoup plus sous l'emprise du tout-économique que sous celle du tout-génétique

Grande est la tentation, au nom de ces normes, de modifier, d’altérer un patrimoine génétique désacralisé. Désacralisé, car on ne peut pas toucher ce qui est sacré sans le souiller, car on ne peut pas intervenir sur le génome, humain en particulier, pour une quelconque manipulation génétique sans en avoir ôté le tabou. Ceux qui voient le génome comme sacré et intouchable, professent souvent que l’identité, et surtout l’humanité d’un individu ne se résume pas à sa génétique. Ceux pour qui le génome est tout et fait tout, sont aussi ceux qui sont prêts à le modifier dans l’espoir de confectionner du vivant, et pourquoi pas un surhomme… En effet, au-delà de ce qui est scientifiquement raisonnable aujourd’hui, la biologie de synthèse va jusqu’à proposer « l’homme dit augmenté ».

Certains envisagent l'hypothèse terrifiante selon laquelle la convergence des NBIC, acronyme désignant l'association des nanotechnologies, des biotechnologies, de l'informatique et des sciences cognitives, et les progrès des sciences biologiques en général, viendraient transformer si profondément la nature humaine qu'on ne pourrait plus vraiment parler d'humanité. On arriverait ainsi à ce fameux transhumanisme ou posthumanisme qui prône l'usage des sciences et des technologies pour développer les capacités physiques et mentales des êtres humains, et pour dépasser certains aspects de la condition humaine, comme la souffrance, la maladie, la vieillesse, la mort...

Le dopage a dépassé les limites de la chimie, et même celles de "l'homme qui valait trois milliards". Il prétend s'installer dans notre intimité génétique et biologique.

La biologie de synthèse nous amène également à une nouvelle conception du vivant. Celui-ci est perçu comme un assemblage de briques élémentaires dont le tout ne serait pas forcément plus que la somme des parties. On serait ainsi loin de l'idée que la complexité biologique et la dimension stochastique de l’expression de nos gènes nous éloigneraient d’un prétendu pouvoir de prédiction et de maitrise. On est dans le bricolage dans lequel s'essaient des apprentis bio ingénieurs, ou les bio hackers qui participent chaque année à un concours de confection de la cellule vivante la plus originale ou la plus "amusante"[2].

Répondant peut-être à une injonction du dieu de la Genèse, l'homme a cherché à modifier le vivant pour l'asservir. L'agriculture, l'élevage, la sélection des espèces, la lutte contre les maladies ont de tout temps participé à cette entreprise. Avec la biologie de synthèse, le dessein se précise. Elle abat le mur entre l'inanimé et le vivant. La vie peine à échapper à la biologie. L'individu et ses performances arrivent au centre, parce que le désir d'une vie longue remplace celui d'une vie bonne, parce que le matérialisme du corps parfait substitue l'individualisme au principe éthique d'autonomie, au risque de créer une rupture entre l'âme et le corps, comme l'évoquent Roger-Pol Droit et Monique Atlan dans leur très récent ouvrage[3].

 


[1] Francis Bacon qui, dans la Nouvelle Atlantide en 1627, défend un progrès sans limites au sein d'une cité parfaite dévolue aux sciences et aux technologies. Il s'agit, écrit-il, de "reculer les frontières de l'empire de l'homme sur les choses, en vue de réaliser toutes les choses possibles". Le même Francis Bacon affirme, dans un autre ouvrage, que les techniques nous donneront : "une jeunesse presque éternelle, la guérison de maladies réputées incurables, l'amélioration des capacités cérébrales, la fabrication de nouvelles espèces animales et la production de nouveaux aliments, ...".

[2] Concours iGEM (International Genetically Engineered Machine compétition)

[3] "Humain : Une enquête philosophique sur ces révolutions qui changent nos vies". Monique Atlan et Roger-Pol Droit. Flammarion (18 janvier 2012). Collection : ESSAIS

Partager cet article

Repost 0

commentaires

(Clovis Simard,phD) 06/03/2012 16:06


Voir mon blog(fermaton.over-blog.com),No-25. - THÉORÈME DU TOUT. - UNE SYNTHÈSE DU MONDE ?

Présentation

  • : Le blog de Patrick Gaudray
  • Le blog de Patrick Gaudray
  • : Recueil de billets d'humeurs ainsi que des opinions personnelles sur la vie de la recherche scientifique en général, et du CNRS ou des sciences de la vie en particulier.
  • Contact

Recherche