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5 mai 2009 2 05 /05 /mai /2009 23:22
En 1997, le sociologue Jean Baudrillard signait dans Libération un billet au titre évocateur : "Enquête sur les manipulations génétiques. Le clone, un crime parfait". Il y écrivait : "Tous les comités d'éthique n'y changeront rien. Avec toutes leurs bonnes intentions, ils ne sont que l'expression de notre mauvaise conscience devant le développement irrésistible et fondamentalement immoral de nos Sciences, qui nous a menés là, et auquel nous consentons secrètement, tout en y ajoutant la jouissance morale du repentir". Ce développement irrésistible a conduit la Science contemporaine à se soumettre à des pressions considérables et de toute nature qui entravent la liberté intellectuelle et contribuent à un climat d'intolérance peu favorable à la création scientifique, et plus propice au développement de normes qu'à celui d'une réflexion éthique libre et indépendante. Cette réflexion éthique ne devrait accepter de frontières que morales, celles qui sont fondées sur les valeurs de respect, de dignité et d'intégrité de la personne. Celles-ci sont souvent présentées comme immuables, mais il ne faut pas oublier qu'elles ont évolué au cours des siècles.

La Science elle-même a eu un rôle déterminant dans l’évolution des convictions et des valeurs de la majorité des sociétés qui existent aujourd'hui. En effet, la connaissance, son acquisition et son transfert dans notre quotidien ont, à des degrés divers, représenté, et représentent toujours une valeur fondamentale. Si l'on s'en réfère à un sondage réalisé par l'institut CSA et diffusé par le Ministère de l'Enseignement Supérieur et de la Recherche, si seulement 47 % des français disent s'intéresser à la Science, 94 % pensent qu'elle est utile à la société, et 85 % lui font confiance. Il est donc probablement juste d'affirmer que la Science a, au cours de l'histoire, contribué à l’amélioration du bien-être de l’homme – avec des inégalités majeures qu’il convient de dénoncer, et des obligations qu'il faut rappeler sans cesse, notamment en termes de responsabilité. Hans Jonas soulignait, dans Le Principe responsabilité, que « La reconnaissance de l’ignorance constitue le revers de l’obligation de savoir et par là une partie intégrante de l’éthique, qui doit enseigner à notre puissance devenue démesurée une auto-surveillance de plus en plus nécessaire. »

C'est dans le domaine des sciences de la vie, et singulièrement du biomédical, que cette auto-surveillance semble particulièrement nécessaire, ainsi qu'en atteste l'existence de lois relatives à la bioéthique soumises à des ré-examens périodiques. Bien que la physique, la chimie et les sciences sociales (philosophie, économie, …) aient, au cours de l'histoire humaine, tué plus de personnes et plus attenté à la dignité de la personne humaine que la biologie, il n'existe pas de lois relatives à l'éthique en sciences physiques ou en sciences chimiques, pas plus, je crois, qu'en sciences humaines et sociales.

Il y a, dans la volonté de légiférer sur la "bioéthique", une certaine volonté de contrôler l'évolution de la Science biologique qui relève d'une grande naïveté. Peut-on croire qu'on contrôle l'évolution des sciences, de la Science, dans le long terme ? Il faudrait plutôt se concentrer sur la technologie, se limiter aux applications de la Science. De ce point de vue, inciter les scientifiques à aller chercher auprès de sources privées le financement de leur recherche présente le double inconvénient de faire piloter la recherche fondamentale par ses applications et de créer un lien de subordination entre le chercheur et l'acteur économique qui, le plus souvent, ne vise qu'à exploiter au plus vite, et avec le minimum de contrôles, la découverte dont il veut faire coûte que coûte une invention.

Ainsi en est-il du conflit éthique qui existe entre indisponibilité et non patrimonialité du corps humain d'une part, et le fait que l'industrie, notamment pharmaceutique, réalise des profits gigantesques grâce aux "produits" du corps humain et aux recherches cliniques engageant des êtres humains. Surtout lorsque ces profits se font au détriment des plus pauvres et des plus fragiles de ces êtres humains. Ici apparaît le concept "tarte à la crème" du bénéfice réel pour la personne. Mais comment mesure-t-on ce bénéfice réel? N'est-il qu'un alibi pour sacrifier la recherche cognitive ou fondamentale sur l'autel de l'utilitarisme immédiat (qu'il soit médical ou industriel) ?

La prééminence de l'économique sur le social, le culturel et le savoir scientifique conduit à ne permettre à la Science d'exister et/ou de progresser qu’adossée à la technologie sur la base d'une "demande sociétale", quoi que celle-ci recouvre. Ainsi, on fait des liens entre (laboratoires de) recherche académique et entreprises un élément déterminant de maîtrise de l’économie. On trouve un exemple de la déclinaison de ce "credo" de la pensée dominante jusques et y compris dans un rapport sur l'enseignement scientifique au cycle terminal du lycée (rapport - N° 2007-090 - Novembre 2007 - de l'Inspection générale de l’Éducation nationale et de l'Inspection générale de l’administration de l’Éducation nationale et de la Recherche) : "… un programme renouvelé, associant de manière inséparable science et applications de la science, en réponse aux évolutions technologiques modernes qui montrent combien les sciences fondamentales et les applications évoluent simultanément et de manière corrélée".

Entretenir une confusion entre Science et innovation, refuser une distinction claire entre Science et application de la Science n'a, à mon sens, pour but que d'ancrer la Science dans le présent immédiat. Corollairement, il s'agit de contenir les scientifiques et chercheurs dans une situation d'experts chargés de répondre aux questions que se pose la société, c'est-à-dire que se posent certains dans la société (la question du "qui ?" pourrait faire l'objet de longs débats), plutôt qu'être des acteurs reconnus dans l'élaboration de ces questions. "L’étrange est que vivant dans un présent envahissant, de plus en plus coupé de l’avenir, où la prophétie se brise, c’est à une génétique divinatoire que l’on demande un message bien obscur. Bien souvent, la promesse d’un futur effrayant, une maîtrise qui produit la non maîtrise déstabilise l’opinion. Car peut être « l’anxiété seule nous fournit des précisions sur l’avenir » (Cioran). Un présent hypertrophié, envahissant s’accompagne d’un futur de plus en plus inquiétant (…), où la recherche est alors sommée de prouver sans inquiéter…" (Didier Sicard, ancien président du CCNE, 20 mars 2004).

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