Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
28 avril 2009 2 28 /04 /avril /2009 17:44
Alors que se profile la révision des lois relatives à la bioéthique, et que les "états généraux" de la bioéthique se mettent en place sous l'impusion d'un comité de pilotage dont le Comité Consultatif National d'Ethique (CCNE) est curieusement absent (son seul membre qui y participe le fait au titre de sa fonction élective de sénateur), il me semble utile de rappeler ce qu'est ce "conseil de sages", ainsi que certains le qualifient.


La loi du 6 août 2004 confie au Comité Consultatif National d’Ethique pour les sciences de la vie et de la santé (CCNE) « mission de donner des avis sur les problèmes éthiques et les questions de société soulevés par les progrès de la connaissance dans les domaines de la biologie, de la médecine et de la santé. ». La première mission du Comité est de produire des avis et rapports sur les questions dont il est saisi. En vingt-cinq ans d'existence, le CCNE a publié 106 avis*. La diversité des opinions et sensibilités représentées au sein du CCNE, sa liberté et son indépendance donnent à ses avis et recommandations une réelle légitimité. Son utilité vient en fait du débat public qu'il suscite et alimente.
En pratique avant même se s'ouvrir sur l'extérieur, le débat est interne au CCNE, et c'est l'une de ses richesses. C'est l'évolution de la réflexion à partir de positions de départ parfois très divergentes qui permet d'arriver à un avis commun, unique dans la plupart des cas. Haïm Korsia, membre du CCNE, l'exprimait ainsi : "le CCNE est peut-être le seul lieu de la société où l'ambition de départ est de ne pas être d’accord, pour que de la confrontation des idées et de la révision de nos certitudes naisse une forme de pensée toujours en mouvement qui vise à affirmer la dignité de l’Homme dans tous les instants de son existence".
Ainsi, lorsqu'un avis est émis, les opinions de chacun deviennent moins importantes en regard du cheminement qui a produit une réflexion - en général de qualité - et un résultat final qui n'avait pas été anticipé. Plus que donner des réponses toutes faites à la question qui était posée dans la saisine, le rôle du CCNE est de se réapproprier le questionnement et d'ouvrir la réflexion. Claude Kordon rappelait en 2007, que "l'éthique ne peut se réduire à l'énoncé de grands principes : elle doit en rechercher les conditions d'application, parfois contradictoires, dans le dédale de situations pratiques toujours complexes." Il n'est pas question pour le comité de réduire la complexité, mais de s'ouvrir à elle, et, parfois, d'en révéler la nature.
Les avancées technologiques, de la biologie en particulier, nous confrontent en permanence à la question de savoir si ces avancées correspondent à un progrès pour l'humanité. En effet, elles engendrent souvent un sentiment de menace et, donc, des réactions de défense qui, elles aussi, posent d'évidentes questions morales. On parle de plus en plus fréquemment d'une "société de la connaissance" et les progrès spectaculaires de la Science et des technologies repoussent, de fait, les limites du possible. Tout en dénonçant les excès de ceux qui voient les avancées de la science  comme des dangers potentiels, il est légitime de s’assurer que la recherche ne transgresse aucun des principes fondamentaux qui constituent le socle de notre société et que ses applications répondent aux exigences de l’éthique, particulièrement lorsqu'il s’agit de l'humain et son devenir.
Tout ce qui est scientifiquement et techniquement possible ne doit pas être nécessairement et systématiquement autorisé. Le rythme accéléré des découvertes scientifiques (et médicales) nous permet d'être plus performant pour maîtriser le « comment » de la vie. Il serait probablement vain et certainement discutable de vouloir l'arrêter ou même le freiner. La pression économique et sociale pousse à revendiquer une utilisation de plus en plus rapide de toute découverte, sans, souvent, se soucier du temps nécessaire pour comprendre le « pourquoi » de la vie et son « pour qui ».
Cette évolution conduit parfois la société à vouloir repousser les limites de l’interdit, alors que, selon Didier Fassin, les "sociétés contemporaines ne cessent (…) d'inventer de nouveaux intolérables, c'est-à-dire de nouvelles frontières morales à ne pas transgresser, ce qui participe du reste de la construction d'une commune humanité – autour des valeurs de respect, de dignité et intégrité tant physique que sociale". L'intolérable ne doit rien au supportable, et ses limites ne doivent en aucun cas se définir par rapport à l'extraordinaire adaptabilité de l'être humain, qu'il manifeste en particulier en conditions extrêmes. "Dieu fasse qu'on n'ait jamais à supporter tout ce que l'on est capable de supporter", dit, je crois, un proverbe yiddish.
L’interdit ne peut faire taire le libre exercice de l’imagination créatrice de l’humanité. C'est ainsi que, de manière quasi-unanime, les scientifiques sont hostiles à une restriction de la liberté de la pratique scientifique qui touche particulièrement la recherche à trois niveaux, au moins, en : i) assimilant dans une même réflexion éthique progrès cognitifs et avancées technologiques, science et innovation, ou science et applications de la science ; ii) favorisant les résultats à court terme au détriment de la recherche fondamentale, certains champs disciplinaires par rapport à d’autres ; iii)  générant de nouveaux conflits d'intérêt qui peuvent naître de la prééminence de l'économique sur le cognitif et/ou le social, voire sur l'éthique. De ce point de vue, inciter les scientifiques à aller chercher auprès de sources privées le financement de leur recherche présente le double inconvénient de faire piloter la recherche fondamentale par ses applications et de créer un lien de subordination entre le chercheur et l'acteur économique qui, le plus souvent, vise à exploiter au plus vite, parfois avec un minimum de contrôles, la découverte dont il veut faire coûte que coûte une invention.
Si ces réflexions renvoient au questionnement sur les limites de l’action humaine, il reste à se demander comment placer ces limites dans une société pluraliste, pluriculturelle.
___________________________________________________________________________

* Les avis du CCNE sont téléchargeables sur le site Internet du Comité (http://ccne-ethique.fr/). On y trouve également les textes fondateurs, ainsi que sa composition actuelle.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Présentation

  • : Le blog de Patrick Gaudray
  • Le blog de Patrick Gaudray
  • : Recueil de billets d'humeurs ainsi que des opinions personnelles sur la vie de la recherche scientifique en général, et du CNRS ou des sciences de la vie en particulier.
  • Contact

Recherche