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22 avril 2014 2 22 /04 /avril /2014 16:15

Le site « Informationhospitalière.com » vient de publier une actualité sous le titre « Eugénisme à l’américaine ?» : la création d’une société américaine dont l’objet est de fournir aux femmes qui le désirent un donneur de sperme « compatible » avec leur profil génétique, en particulier pour éviter 500 maladies génétiques dites « récessives », c’est-à-dire des maladies qui, pour qu’elles s’expriment chez l’enfant, doivent lui être transmises à la fois par la mère et le père. Genepeeks, puisque c’est le nom de cette officine offre donc un service aux femmes qui choisissent la fécondation par insémination avec sperme de donneur, un service un peu équivalent à ce que l’on nomme le dépistage préconceptionnel : ne faire d’enfant qu’avec un mâle génétiquement compatible.

Je devrais avoir une certaine indulgence pour Genepeeks qui a été fondée par Lee Silver qui, en d’autres temps, m’avait fait l’honneur de venir passer une année sabbatique dans mon laboratoire à Nice. Mais, à l’époque, il s’intéressait surtout au vieillissement chez la souris, et c’était plutôt fun. Mais les vieilles souris ne devaient pas être aussi rentables que la mise en place des conditions pour le bébé à façon, le designer baby comme on dit outre Manche et Atlantique.

L’existence même de Genepeeks reflète un état de notre monde qui interroge l’éthique (çà, je n’en parlerai pas directement ici puisque c’est un sujet de travail au sein du CCNE), et moi aussi. Au-delà, elle traduit la justesse avec laquelle le Canada traite les pères de « fournisseurs de gamètes »,… De quoi bloquer, inhiber les mecs normaux. Enfin, je crois.

 

Adam et Eve, de Albrecht Dürer dans la Nef des fous de Jérôme Bosch, s'interrogeant sur leur devenir génétique

Adam et Eve, de Albrecht Dürer dans la Nef des fous de Jérôme Bosch, s'interrogeant sur leur devenir génétique

Mais, je reviens à mon point de départ, cette brève de l’Information hospitalière. Elle commence par une allusion au film d’Andrew Niccol, Bienvenue à Gattaca, pour illustrer la question de l’eugénisme… Mauvaise pioche, il me semble, car réduire ce film complexe à l’eugénisme, dans son acception historique de base, est très réducteur. Mais l’eugénisme revient vers la fin de l’article, et je cite : « …, en France, ce type de procédé semble plus difficilement envisageable d’autant plus que des risques de dérives eugénistes peuvent découler d’un tel système. En effet, pourquoi ne pas choisir la couleur des yeux de son enfant ou celle de ces cheveux… Face à ce constat, les chercheurs restent très circonspects estimant que s’il est possible d’éviter des problèmes graves de santé à l’enfant, il est aussi possible avec le procédé de Genepeeks d’enfreindre facilement les lois de bioéthique… ». Si je comprends bien, en France, au moins, on est sensible aux dérives eugénistes, et cela rend difficile l’utilisation d’un tel système. On oublie, au passage, que l’eugénisme historique a été promu par deux prix Nobel français, Charles Richet et Alexis Carel. Donc, nous ne sommes pas meilleurs que les autres, qu’on se le dise ! Plus grave, l’article en question laisse penser que si c’est pour éviter des maladies génétiques, ce n’est pas de l’eugénisme, mais celui-ci commence lorsqu’on s’attaque à la couleur des yeux ou des cheveux !!! De quoi rendre les chercheurs « circonspects », d’autant que le plus grand crime serait d’être amenés à enfreindre (facilement) les lois de bioéthique.

Devant de tels enjeux (et là je suis sérieux), je dois avouer que je me moque un peu de ces fameuses lois de bioéthiques qui, pour partie, ne sont que la traduction législative de tractations politiques politiciennes dans lesquelles la réflexion éthique est fort peu présente. Ainsi que l’écrivait le CCNE dans son avis N° 105 : « la loi n’est pas suffisante à réguler le domaine de la bioéthique », ou « la légalité d’une pratique n’est pas une garantie de sa conformité à la morale », pour conclure : « la loi ne saurait être un simple alibi dispensant d’aller plus avant dans la réflexion éthique ».

Mais il demeure que l’eugénisme exige une réflexion collective de la société. C’est même un défi phénoménal de notre monde moderne, peut-être le plus important en ce qu’il conditionne au plus intime l’avenir de notre commune humanité. La couleur des yeux ou des cheveux n’est, à ce point, qu’un épiphénomène.

« L'eugénisme correspond au travestissement de normes sociales en normes supposément naturelles, génétiques », disait le CCNE dans son avis N° 120, poursuivant : « C'est sur un prétendu déterminisme génétique et la caution qu'il donne aux stéréotypes sociaux que se fonde l'idée eugéniste suivant laquelle est favorisée, voire forcée la sélection d'individus prétendument les plus "aptes" sur lesquels est construite une élite sociale ».

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