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29 mars 2014 6 29 /03 /mars /2014 12:22

Depuis toujours - ou presque – la levure Saccharomyces cerevisiae a représenté un outil biotechnologique indispensable à toute vie, agréable, au moins. Levure de bière ou levure de boulanger ? Deux faces d’une même pièce.

Panem et circenses

 Au-delà des petits plaisirs de la bière ou du vin, plaisirs utiles à l’époque où boire de l’eau représentait un vrai danger de santé publique, il y a le pain, base traditionnelle de l’alimentation, et autre plaisir pour celles et ceux qui, comme moi, l’apprécient. Le pain, PANEM en latin, ce que les empereurs romains avaient compris comme étant souhaité par le peuple, et donc indispensable à leur bien-être de privilégiés. Le pain pour le ventre, et les jeux pour la tête, pour occuper les esprits. C’est avec ce souci, peu louable au demeurant (l’expression « panem et circenses » était une critique pour le peu de considération que ces empereurs accordaient au peuple qu’ils souhaitaient ainsi domestiquer), que de magnifiques amphithéâtres sont venus jusqu’à nous depuis tous les coins de l’empire romain.

Aujourd’hui, nous n’avons plus les jeux du cirque, nous leur avons imaginé des remplaçants. Tout  le monde les connaît. Pourtant, il en est un dont on parle moins, car ses exploits arrivent peu souvent jusqu’à l’attention du public. Il s’agit de bricolage génétique, biotechnologique, parfois même scientifique. La levure Saccharomyces cerevisiae en est aujourd’hui le héros. Les acteurs sont une équipe internationale qui vient de publier, dans la revue scientifique Science (27 mars 2014) un article relatant la fabrication d’un chromosome de cette levure, en lieu et place du plus petit de ses chromosomes naturels. Bien sûr, qu’on évoque la levure, les chromosomes ou la biologie de synthèse, peu nombreux sont ceux qui comprennent vraiment de quoi il s’agit.

Néanmoins, cette nouvelle fait les titres de nombreux journaux destinés au grand public. Du coup, elle fait un peu peur, comme en témoignent de nombreux commentaires sur Internet. Si on bricole un chromosome de levure, on va bientôt faire de même avec les chromosomes humains… Horreur !!! Tous des Frankenstein, ces scientifiques ; ils se prennent pour Dieu. A la question : « Aren’t you playing God », Craig Venter, l’un d’entre eux, répondait : « I am not playing ». Et pourtant, pour aussi sophistiqué qu’il soit, il s’agit bien d’un jeu. D’ailleurs, les chercheurs sont souvent de grands enfants, un peu, voire très joueurs. On pourrait s’arrêter là à la lecture de tous ces journaux ; ils nous vendent une fois encore un avenir technoscientifique radieux, des performances hors du commun, mais ne nous présentent que le côté bricolage de l’affaire,… La « bidouille », ludique, certes, mais pas plus.

Et la science, dans tout ceci ?

La levure Saccharomyces cerevisiae n’est pas seulement un objet biotechnologique ancestral, il s’agit surtout d’un organisme modèle, plus proche de nous que les bactéries, bien que cela ne saute pas aux yeux du premier microscope venu. Un modèle pour la génétique, un modèle pour la génomique, un modèle cellulaire qui nous a appris comment s’opérait le contrôle du « cycle cellulaire », les phases par lesquelles passe la cellule pour se reproduire, un modèle métabolique qui montre comment sont assimilés ou synthétisés les molécules indispensables à la vie, un modèle même pour certaines maladies. Qui dit modèle dit acquisition de connaissance, dit science, dit fondamental. Alors, pourquoi pas reconstruire le modèle, en commençant par ce petit chromosome III, et en continuant avec chacun des quinze autres. Cette reconstruction apprendra beaucoup sur la manière dont le génome, de la levure certes, mais, par extension, les génomes d’êtres dits supérieurs sont organisés, avec quelles contraintes. On n’en est certainement pas à imaginer, à créer, mais à reproduire, reproduire pour comprendre. Il est sain, ce désir de comprendre, en particulier parce qu’il témoigne de notre humilité devant l’étendue de notre ignorance. Nous faisons nos gammes pour comprendre comment seul un génie a pu composer le deuxième mouvement de la septième symphonie de Beethoven.

Richard Feynman, prix Nobel de physique en 1965, a laissé, peu de temps avant sa mort en 1988, un message bien étrange sur un tableau noir de Caltech : « What I cannot create, I do not understand » (ce que je ne peux créer, je ne le comprends pas). Si l’interprétation de ce message fait toujours débat, son utilisation pour justifier la biologie de synthèse est devenue un fait accompli. Peut-être parlait-il plus du savoir que de la fabrication du vivant ? Si je ne peux pas faire preuve de créativité (notamment dans la transmission du savoir), c’est que je n’ai pas encore suffisamment compris.

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